- Vanité des vanités,
tout n'est que vanité ! criait lugubrement Chapelle en
agitant un doigt menaçant.
- Nous sommes tout à fait
d'accord avec toi, lui répondirent ses compagnons de
bouteille, continue, Chapelle !
Chapelle se reversa au dessus un verre
de vin rouge, ce qui ajouta encore à son désarroi, et
poursuivi :
- Oui, mes pauvres amis, tout sont
vanité ! Regardez autour de vous et dites-moi ce que vous
voyez ?
- Nous ne voyons rien de bon, convint
Boileau en jetant un regard plein d'amertume autour de lui.
- La science, la littérature,
l'art, tout cela n'est que vanité vide et creuse !
criait Chapelle. Et l'amour ? Qu'est-ce que l'amour, mes
infortunés amis ?
- Un leurre, dit Jonsac.
-Rien de plus vrai ! répondit
Chapelle. Notre vie n'est que chagrin, injustices et malheurs de
tous cotés !
Là-dessus Chapelle se mit à
pleurer.
Quand ses amis émus l'eurent
quelque peu conseillé, il lança cet appel enflammé :
- Que faire, amis ? Si la vie
n'est qu'un trou si noir, qu'attendons-nous pour la quitter !
Allons nous noyer de compagnie ! Regardez la rivière
dehors qui nous appelle.
- Nous te suivons, dirent les amis.
Et tous de ceindre leurs épées
et de revêtir leurs manteaux pour aller a la rivière.
Le vacarme s'accrut. La porte
s'ouvrit alors et, sur le seuil, parut, emmitouflé dans un
manteau, en bonnet de nuit et un bout de chandelle a la main,
Molière.
- Que faites-vous ? demanda-t-il.
- Notre vie est insupportable, dit
Chapelle en pleurant. Adieu, Molière, pour toujours. Nous
allons nous noyer.
- C'est un beau projet, répondit
tristement Molière. Mais il est mal de votre part de m'avoir
oublié. Je vous croyais plus de mes amis.
- Il a raison ! s'écria
Jonsac, bouleversé. Nous nous sommes vraiment conduits comme
des porcs ! Viens te noyer avec nous, Molière !
Tous les amis embrassèrent
Molière et reprirent :
- Allons-y !
- Très bien, allons-y, dit
Molière. Mais vous savez mes amis, qu'il n'est pas bon de
se noyer la nuit après le souper, car les gens diront que nous
l'avons fait dans les fumées de l'alcool. Ce n'est pas
ainsi qu'il faut faire. Allons maintenant nous coucher, dormons
jusqu'au matin, et, sur le coup de dix heures, quand nous nous
serons lavés et aurons repris un aspect convenable, nous irons
a la rivière la tête haute, afin que tout le monde voie
que nous nous sommes noyés en véritables philosophe.
- Admirable idée ! s'écria
Chapelle, en embrassant Molière derechef.
- Je partage ton avis, dit Jonsac qui
s'endormit sans crier gare, la tête entre les verres de vins.
Molière passa une heure a
débarrasser, avec l'aide de Martine et de deux autres
domestiques, les futurs noyés de leurs épées,
perruques et pourpoints et a leur préparer un lit à
chacun. Quand tout fut en ordre, il regagna sa chambre et ne
parvenant pas a retrouver son sommeil interrompu resta assis à
lire jusqu'au lever du soleil.
Au matin, le suicide collectif fut, on
ne sait pourquoi, annulé.
[Mikhaïl Boulgakov]
[Le roman de monsieur de Molière]
Publié par beingsureofyourself